Le lancement soudain d’une campagne en ligne au Mali, encourageant la pratique continuelle de l’excision féminine, a relancé le débat sur l’usage ou non de cette coutume qui a pourtant déjà été prouvée dangereuse et néfaste pour la santé des jeunes filles et des femmes. En effet, le 17 août 2026 sont apparues sur les réseaux sociaux des affiches promotionnelles présentant des hommes, certains connus et d’autres non, disant : « Oui à l’excision ». D’après ce qu’indiquent ces différents posters, protéger cette méthode traditionnelle et religieuse aide à veiller à la sécurité des jeunes filles, à construire leur avenir, ainsi qu’à faire « respecter la loi ».
L’excision est l’ablation totale ou partielle des organes génitaux externes de la femme (le clitoris et parfois les lèvres), pratiquée pour des motifs non médicaux. Reconnue comme une violation des droits humains, cette mutilation touche des millions de filles dans le monde et entraîne de graves risques pour la santé. Toutefois, en dépit des douloureuses conséquences qui découlent de cette pratique, des hommes et des femmes insistent tout de même pour maintenir l’application de ce rituel qu’ils considèrent comme une marque d’appartenance culturelle, communautaire, et même comme une obligation religieuse.
Le journal LE ROUGE va tenter de vous partager les diverses raisons expliquant le support infaillible de certaines personnes pour cette coutume qualifiée de pratique dangereuse et attentatoire aux droits des filles et des femmes, par les organisations internationales.
L’excision féminine continue de susciter de vifs débats dans plusieurs sociétés africaines. Alors que des campagnes dénoncent ses conséquences et appellent à son abandon, certaines personnes continuent pourtant de défendre la pratique, parfois avec conviction. Cet article est là pour nous faire comprendre pourquoi.
Tradition, pression sociale, mariage, religion… derrière la persistance de l’excision féminine, plusieurs mécanismes sociaux et culturels continuent de convaincre certaines personnes qu’il faut maintenir cette pratique. Comprendre ces mécanismes ne signifie pas les justifier. La réponse est plus complexe qu’un simple « manque d’éducation » ou qu’une opposition entre tradition et modernité. L’excision, ou mutilation génitale féminine (MGF), est souvent intégrée à un ensemble de normes sociales qui dépassent largement le geste lui-même.

La préservation culturelle
Pour certaines familles, l’argument le plus puissant reste celui de la tradition. En effet, abandonner une habitude qui a pourtant traversé des générations leur donne l’impression de rompre avec leurs ancêtres, de perdre une partie de leur identité et de laisser s’évanouir une chose qui a longtemps défini leur groupe ou leur communauté. L’excision est donc perçue comme un héritage, une richesse culturelle qui se perpétue dans le temps pour aider à la survie d’une identité collective ; elle a le même traitement qu’une histoire, un objet précieux ou une devise.
L’OMS souligne d’ailleurs que, dans les communautés où l’excision constitue une norme sociale, la peur du rejet et le besoin d’être accepté peuvent fortement contribuer à sa perpétuation. Dans certains environnements, la pratique est tellement répandue qu’elle est rarement remise en question. Autrement dit, certaines personnes ne défendent pas nécessairement l’excision parce qu’elles considèrent la souffrance comme souhaitable. Elles peuvent simplement avoir grandi dans un environnement où ne pas exciser une fille apparaît comme l’exception.
Une question de la religion
Certaines personnes affirment que l’excision serait une obligation religieuse ou une condition de pureté. Toutefois, les mutilations génitales féminines (MGF) existaient bien avant l’apparition des grandes religions monothéistes (islam, christianisme, judaïsme) et ne peuvent donc être propres à une religion particulière. C’est plutôt une pratique ancestrale et culturelle liée à des rites de passage, de contrôle de la sexualité et de cohésion sociale.
L’OMS et l’UNICEF indiquent qu’aucun grand texte religieux ne prescrit les mutilations génitales féminines. L’absence de prescription des mutilations génitales féminines dans les textes fondateurs est confirmée par les analyses théologiques et les institutions internationales. Aucun texte sacré majeur du judaïsme, du christianisme ou de l’islam ne commande ni ne recommande cette pratique. Alors, pourquoi donc invoqué la religion ?
Lorsqu’une pratique est considérée comme religieuse, la remettre en question peut être perçu comme une remise en question de la foi elle-même. C’est pourquoi les programmes d’abandon des MGF travaillent aussi avec les leaders religieux, car ils peuvent contribuer à déconstruire l’idée selon laquelle l’excision serait une obligation religieuse et proposer une nouvelle interprétation compatible avec la protection de l’intégrité physique des filles.
L’UNFPA et l’UNICEF précisent notamment l’importance de l’engagement communautaire et religieux dans l’abandon de la pratique.
Réputation et mariage
Dans certaines communautés, l’excision est également associée à la respectabilité d’une jeune fille. Elle peut être présentée comme un moyen de préserver sa virginité, de contrôler sa sexualité ou de garantir sa fidélité future à son mari. Certaines familles peuvent ainsi craindre qu’une fille non excisée soit considérée comme « indisciplinée », « impure » ou moins respectable. Le mariage devient ainsi un autre facteur de pression.
Certains parents peuvent sincèrement croire qu’ils protègent leur enfant en adoptant sans questionnement cette méthode. Lorsque l’excision est considérée comme une condition pour être acceptée par une famille ou pour être considérée comme une épouse « convenable », refuser d’exercer cette coutume peut sembler risqué pour les parents de la concernée. Selon l’’UNICEF, dans certaines sociétés, les familles qui refusent d’appliquer cette pratique peuvent subir de l’ostracisme et les filles peuvent être perçues comme ayant moins de possibilités matrimoniales.
La décision n’est donc pas toujours pensée uniquement en termes de santé, il s’agit également de l’avenir social et économique de la demoiselle.
« Bon » pour l’hygiène
En plus d’être associée à l’éducation des filles, au passage vers l’âge adulte, à la beauté ou à la respectabilité, l’excision est notamment valorisée en ce qui concerne la propreté. Une propreté non pas seulement physique, mais aussi morale. Nous faisons là face à un angle particulièrement exceptionnel puisque l’idée de « propreté » ici montre à quel point la perception du corps peut être façonnée par une culture.
Dans certaines communautés qui pratiquent l’excision, les organes génitaux féminins externes peuvent être considérés comme « sales », « impurs », disgracieux ou inappropriés. L’excision est alors présentée comme une manière de « nettoyer » le corps, de le rendre plus acceptable ou plus conforme à l’idéal féminin du groupe. L’OMS identifie justement les croyances liées à l’hygiène et à l’esthétique parmi les raisons invoquées pour maintenir les mutilations génitales féminines.
Dans cette représentation, une fille excisée peut être considérée comme plus propre, plus pudique, plus respectable, plus féminine et surtout, mieux préparée au mariage. Tandis qu’à l’inverse, une fille non excisée peut être injustement désignée de négligée, d’impure ou de sexuellement incontrôlable. C’est une idée propagée depuis fort longtemps, consommée par de nombreuses personnes qui ont fini par l’approuver comme une évidence. Or, le problème étant que cette représentation culturelle ne correspond pas aux connaissances médicales.
L’OMS rappelle que les MGF n’ont aucun bénéfice pour la santé et peuvent provoquer notamment des infections, des douleurs, des problèmes urinaires, des complications menstruelles, sexuelles et obstétricales.
Le véritable adversaire : la norme sociale
Ce qu’il faut absolument assimiler après avoir découvert toutes ces raisons, c’est que les personnes soutenant sans faiblir la pratique de l’excision ne le font pas par pur plaisir de voir la gent féminine souffrir. Dans de nombreux cas, ces personnes pensent au contraire agir conformément à ce qu’elles considèrent comme le bien, la dignité ou l’avenir de l’enfant. Même si l’on pourrait, en effet, soupçonner une aspiration profonde à maintenir une vision patriarcale en passant par le contrôle de la femme et de son corps, il est important de prendre en compte le fait que nous luttons contre un système très ancien, archaïque, mais qui ne s’empoussière pas. Ceci est particulièrement dû au fait que les idées et les dites factualités concernant les soi-disant bienfaits de l’application des mutilations génitales féminines ont eu toutes une période pour se construire et façonner une masse considérable d’individus pour immortaliser son existence.
L’antériorité de l’excision n’est pas une barrière à sa cessation. Pendant plusieurs siècles en Chine, le bandage des pieds (foot binding) consistait à comprimer et déformer les pieds des jeunes filles afin d’obtenir de très petits pieds, considérés comme un idéal de beauté et de féminité. La pratique était profondément associée à la beauté, au statut social et aux perspectives matrimoniales. Pour certaines familles, elle pouvait même être considérée comme nécessaire pour donner à une fille de bonnes chances de mariage. Et pourtant, elle a progressivement reculé à partir de la fin du XIXᵉ siècle avant de devenir largement abandonnée au XXᵉ siècle, notamment sous l’effet des campagnes contre cette pratique, de l’évolution des normes sociales et de l’opposition croissante de la société chinoise.
Si l’objectif est réellement de faire disparaître la pratique, il ne suffit peut-être pas de répéter qu’elle est dangereuse ou illégale, il faut aussi comprendre ce qui fait que des familles continuent de penser qu’elles n’ont pas le choix. Car derrière l’excision, il n’y a pas seulement un acte individuel. Il y a des normes, des croyances, des rapports de pouvoir, des attentes matrimoniales et parfois la peur du rejet.