Depuis le 8 décembre 2025, date du préavis ayant conduit au déclenchement d’une grève générale des enseignants au Gabon, les sonneries qui rythment les matinées scolaires se sont tues. La reprise des classes prévue pour le 5 janvier 2026 n’a pas eu lieu dans de nombreux établissements publics : les salles de classe sont restées vides, les élèves renvoyés chez eux, et les familles plongées dans l’incertitude.
Ce mouvement social, porté par plusieurs syndicats et collectifs comme SOS Éducation, SENA et Synetechpro, vise à obtenir la régularisation des situations administratives, l’amélioration des conditions de travail et des avancées salariales pour des enseignants longtemps précarisés. Malgré des semaines de mobilisation, aucune solution concrete n’a permis de relancer normalement l’année scolaire.
Devant les portails d’écoles fermés, ce ne sont pas seulement des salles de classe qui se vident. Ce sont des espoirs qui se suspendent, des projets scolaires qui s’essoufflent, des familles qui s’inquiètent.
Reine, élève en Terminale Technique, porte en elle le poids de ces semaines sans cours. Ce qui la hante n’est pas seulement la perspective d’un retard scolaire, mais la peur de l’échec : « Rater mon examen et perdre mon niveau scolaire », confie-t-elle avec une lucidité poignante. Pour elle, plus qu’un simple mouvement social, c’est une menace directe pour son avenir. Elle reconnaît la légitimité des revendications des enseignants, mais implore que leur combat ne laisse pas de côté les élèves en classe d’examen : « C’est vrai qu’ils grèvent pour de bonnes raisons, mais qu’ils aient pitié des classes d’examen. »
À la maison aussi, l’impact se fait sentir. Un parent d’élève, préférant rester anonyme, raconte la grève comme une réalité partagée au quotidien. Il explique à ses enfants que les enseignants demandent simplement ce qui leur est dû après des années d’attente, même si ce n’est pas au gouvernement actuel d’en porter seul la responsabilité. Malgré la perturbation, il se dit solidaire des enseignants : « Je me sens plus solidaire des enseignants, car ils subissent trop d’injustices alors qu’ils forment l’avenir de la nation. » Il estime que l’État doit dépasser le simple « bras de fer » et trouver des solutions définitives, pas seulement temporaires.
Ce constat est partagé par Monsieur Nzamba Serge, membre du SNEC dans l’enseignement supérieur. Pour lui, cette grève est d’abord le signe d’une crise profonde et ancienne : « Sans enseignants bien portants, il n’y a pas de bons résultats chez les apprenants. » Il met en garde contre les conséquences déjà visibles dans l’enseignement supérieur, où le niveau des cohortes d’étudiants tend à baisser et où beaucoup, envoyés à l’étranger, hésitent à revenir faute de perspectives claires. Selon lui, un élève mal formé aujourd’hui devient un étudiant en difficulté demain, confronté à des compromis et des passe-passe plutôt qu’à une éducation solide.
Alors que la crise sociale s’étend au fil des semaines, Reine résume avec une simplicité désarmante ce que vivent des milliers de jeunes au Gabon : « Pas d’école = connaissances encore plus limitées que la normale. » Elle reconnaît que les enseignants ne donnent pas tout, mais souligne que même le peu qu’ils enseignaient ici et là était précieux, et son absence se fait déjà lourdement sentir.
La grève révèle ainsi une double tension : d’un côté, des enseignants qui se battent pour la dignité de leur profession et la reconnaissance de leurs droits ; de l’autre, des élèves et des familles qui paient, au quotidien, le prix d’un conflit qui échappe à leurs choix.
Quand l’école s’arrête, ce ne sont pas seulement des cours qui sont suspendus. Ce sont des trajectoires de vie qui vacillent, des rêves d’examen qui tremblent, des familles en quête de repères. Et au cœur de cette crise, une question persiste lancinante et incontournable : qui paie vraiment le prix de cette grève ? À écouter les témoignages, la réponse se dessine clairement : ce sont les enfants, d’abord, qui règlent ce prix en temps perdu, en confiance ébranlée et en avenir fragilisé.